Et si tu m’apprivoises

Assise en attendant que les détenues viennent me retrouver dans la salle, je n’ai cessé de tourner et retourner les fiches que j’avais préparées. Elles se déplacent de leur bâtiment jusque dans la salle où je les attend, et cela prend du temps. Je suis dans un endroit calme et tranquille où j’ai disposé des chaises en rond. Pour briser la glace, j’ai choisi le thème de la famille. Je ne sais pas à qui j’aurai affaire, mais je veux qu’elles sachent que je ne suis pas venue par voyeurisme.  Je veux vraiment les aider à mieux vivre leur période d’incarcération et à reprendre confiance en elles.

Le jeudi, je reçois deux groupes de femmes l’un après l’autre. En général, chacun des groupes compte une quinzaine de femmes. Le temps de parole n’est pas limité. Chacune s’exprime autant qu’elle le souhaite, parfois, on s’éloigne un peu du sujet mais nous revenons toujours sur la question du jour.

De ma main droite, je feuillette le livre de Mariama Bâ, une si longue lettre. Ce bouquin est unique. Écrit pourtant en 1979, il traite de sujets qui sont encore bien actuels dans notre société et je sais que beaucoup d’entre elles se reconnaitront dans cette histoire.

Je l’ai redécouvert en 2014 alors que je m’étais lancé comme défi de connaître tous ces grands auteurs d’Afrique Subsaharienne d’expression francophone que je n’avais jamais pris le temps de lire. Autant vous dire que je continues encore aujourd’hui cette belle aventure tant la littérature africaine est riche d’auteurs et de livres passionnants. J’ ai fait une revue  de ce livre que pouvez retrouver ici, mais cela ne me dispense pas de vous en dire quelques mots.

Une si longue lettre comme l’indique le titre est un roman épistolaire. Ramatoulaye, le personnage principal, vient de perdre son époux et vit, conformément à la tradition sa période de veuvage. Recluse chez elle, elle écrit une lettre à sa meilleure amie qui vit à l’étranger. Ramatoulaye revient sur les affres d’un société patriarcale qui lui a imposé un mariage polygame qui ne lui a offert plus de peines que de joies. Avec une lucidité implacable, le livre nous plonge dans l’intimité d’une femme qui se livre sans ambages et interpelle le lecteur sur la condition de la femme.

Les détenues sont arrivées. Elles se sont assises et se sont présentées à tour de rôle. Je ne reçois que des volontaires. Des femmes qui ont envie de participer à cet atelier et s’exprimer. Elles s’inscrivent sur une liste et viennent pour partager un moment hors du temps, loin de la cour de la Maison d’Arrêt et de leur cellule. Le premier groupe que j’ai reçu m’a impressionnée. De nombreuses femmes à la MACA (Maison d’Arrêt et de Correction d’Abidjan) sont issues d’un milieu défavorisé et sont illettrées. Ce jour-là, j’ai eu la chance de rencontrer des femmes qui avaient fait des études supérieures. La moins diplômée était inscrite au moment de son incarcération en deuxième année de génie civile. Toutes avaient lu ce livre et notre goût commun pour la littérature nous a permis de nous rapprocher. Mais très vite, elles ont voulu aborder des problématiques plus terre à terre.

Utiliser la littérature comme approche pour discuter de leurs préoccupations.

Si le personnage principal du livre de Mariama Bâ était loin de la société et assignée à résidence pendant son veuvage, elle n’en était pas pour autant exclue. Comme Ramatoulaye, ces femmes pourtant excluent temporairement de la société, loin de leur famille doivent encore assumer leurs responsabilités de mères. Tandis que certaines sont abandonnées par leur compagnon pendant la détention, elles doivent trouver des solutions pour s’occuper de leurs enfants et trouver des solutions pour continuer à pourvoir à leurs besoins. D’autres, en détention provisoire mais pourvues de moyens modestes tentent de trouver une issue pour sortir de prison en attendant que l’instruction se fasse.

« Elles n’ont qu’une idée en tête : leur libération ». Je me souviens de cette phrase qu’un travailleur social m’avait dite lors d’une séance de travail. Elles veulent toutes sortir. Mais combien je les comprends. L’éloignement, le surpeuplement carcéral, le manque d’hygiène… tant de choses qui rendent la détention insupportable. Bon nombre d’entre elles ont l’impression de subir une double peine. Mais comment ne pas compatir quand elles m’expliquent que le nombre élevé de détenues par cellules les forcent à devoir dormir les unes collées contre les autres et de devoir garder la même position toute la nuit ? Trop serrées pour pouvoir se mouvoir ou au moins être dans une position ne serait-ce que commode. Comment ne pas être peinée quand elles me disent que la promiscuité est la première source de propagation des maladies car il suffit qu’une seule soit contagieuse pour que toutes les autres soient contaminées…

Si dans le deuxième groupe aucune n’avait fait d’études supérieures, elles s’exprimaient clairement. La résilience de ces femmes est une leçon de vie. Elles assument leurs condamnation. Elles ont pleinement conscience qu’elles paient leur dette à la société. Durement certes, mais elles l’acceptent.

Pour celles en détention provisoire depuis plusieurs mois, il est plus difficile de parler d’acceptation. Pas encore condamnées, elles vivent mal un éloignement sans sentence. Elles vivent suspendues à l’espoir qu’un matin ont leur dise que le cauchemar est terminé.

J’ai mis en place la remise de kits d’hygiène.

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Distribués mensuellement à celles qui assistent aux ateliers, ils sont composés d’un paquet de serviettes hygiénique, d’une brosse à dents, d’un dentifrice et d’un gros pain de savon de Marseille. Même si l’intimité n’est pas de mise dans ces cellules bondées, je sais que cela les aident un tant soit peu à avoir une meilleure estime d’elles. Ce n’est pas une récompense pour avoir participé à l’atelier, mais bien une marque de considération. Couplé à cela, il est systématiquement remis un petit plat maison qui les ravies. Les vivres que leurs familles leur apportent sont limités en quantité et cantiner en prison revient très cher. Un piment coûterait 50 francs CFA…

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Le Larousse définit le verbe apprivoiser comme rendre quelqu’un plus sociable, plus doux, plus affable. Chaque atelier m’apprend à devenir plus sociable. Plus douce. Mais surtout m’emplie d’humilité. Étant une personne de nature introvertie, ces ateliers m’apportent autant sinon plus qu’à ces détenues. Me font prendre conscience de mon humanité. Comme le répétait souvent un professeur de droit pénal à l’université, les détenus ne sont pas si différents de nous, carn nous sommes tous des détenus en sursis.

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Une réflexion sur “Et si tu m’apprivoises

  1. Une très belle initiative. J’ai terminé hier le livre de Mémory de Petina Gappah qui parle en grande partie des conditions de la vie en prison. Je publierai sur mon blog la note de lecture sûrement la semaine prochaine. Si t’as besoin de relais par rapport à ton projet, n’hésite pas à me le dire.

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