Chapitre 2

Odwira avait longtemps eu peur d’utiliser les mots pour peindre ses douleurs. Timide comme une jeune fille qui cache ses rondeurs précoces au monde, elle voilait ses pensées aux autres en enterrant ses songes au fond d’un cahier, quand elle ne condamnait pas sa syntaxe dans sa tête. Elle avait commencé à écrire sa vie par bout de phrases dès qu’elle n’avait plus eu le droit de retourner à l’école. Ses mots occupaient ses journées, organisaient son esprit. Puis, elle avait décidé de la retracer dans les moindres détails lorsqu’elle s’était retrouvée enfermée dans la maison sans pouvoir parler à quiconque. Mama passait parfois ses journées au marché et ne rentrait que lorsqu’elle avait gagné assez d’argent pour nourrir la famille. Quant à ses frères, ils partaient encore à l’école et ne revenaient qu’à la nuit tombée. Odwira écrivait des mots pour se soulager, pour exprimer son angoisse latente et l’indifférence des autres. Puisque dans cette cour commune où elle avait grandi, le haut des murs était couvert de tessons affutés pour décourager toute tentative d’intrusion et  qu’on ne s’inquiétait pas de ce qui passait entre les murs. Puisqu’ils avaient peur de tout et de tout le monde. La peur de l’autre était constante comme l’épais brouillard puant qui couvrait leurs têtes. Les habitants de la cour s’étaient enfermés sur eux-mêmes. Chacun se méfiait de l’autre et se tenait à distance craintivement, tuant à petit feu la solidarité qui les avait, jadis, unis.

Personne ne venait raisonner Ibrahim lorsque, soûl,  il battait ses filles à sang. Certains voisins augmentaient le son de leur radio pour couvrir les cris et les pleurs, d’autres partaient marcher dans le quartier. Ce qui se passait chez lui ne les concernait pas. Et puis tant pis s’il venait jusqu’au milieu de la cour pour attraper Mama par le collet et la traînait jusqu’à chez lui. Tant qu’Ibrahim passait le pas de sa porte avant d’assener les coups, cela passait. L’enfance avait été pour Odwira et sa sœur une longue partie de cache-cache afin de fuir celui qu’elles n’appelaient plus depuis longtemps papa. Et leurs nuits avaient été rythmées par la douleur, les coups et le goût du sang.

Ainsi, Odwira en vint à apprécier ses après-midi calmes et pleins de solitudes. Toujours bercés par l’émission de radio que madame Alassane écoutait sur Africa n°1 à plein volume. Mais aussi par le crissement de la tuyauterie de madame Diop qui retentissait à chaque fois qu’elle ouvrait ses robinets. Parfois même, elle posait son stylo et écoutait cette cacophonie composée de rires d’enfants, de grésillements et de grincements. Ces instants étaient brefs assombris par la crainte de voir revenir son père. La violence, aussi omniprésente que l’hypocrisie et le mensonge, pourrissait la vie des hommes. La pauvreté semblait être l’opium de la haine et certains soirs, les cris de désespoir montaient en chœur pour supplier la clémence. D’autres nuits, les femmes vidées de toute substance, trouvaient néanmoins la force de sortir de leur maison pour échapper aux coups.  Couvertes de coups par leurs maris, des voisines se retrouvaient à l’abri du flamboyant, siège majestueux au milieu de la cour, afin de reprendre leurs esprits. Elles se regardaient sans se voir et se comprenaient sans avoir à se parler. Par pudeur, ces épouses ne discutaient pas de cette violence qu’elles subissaient, elles se consolaient sans en parler, accusant une violence qu’elles n’expliquaient pas.

Et le jour de la libération arriva pour l’une d’elle. Et toutes les femmes de la cour, regroupées au pied du flamboyant, l’envièrent au fond d’elles. Plus jamais, la chair de Madame Diop ne souffrirait de la morsure de la ceinture. Plus jamais, elle ne croirait son dernier instant venu en accusant les coups. La rumeur disait que la mort l’avait choisie et l’avait foudroyée alors qu’elle faisait le ménage. Pourtant, ce n’était pas celle qui l’avait le plus invoquée. Elles avaient toutes pensé à un rappel céleste, une délivrance divine, pour échapper à la brutalité de leurs époux. Mais le destin avait choisi. Monsieur Diop loua une voiture bâchée pour transporter le cadavre jusqu’à la morgue. Deux de ses frères s’étaient déplacés pour le soutenir et l’aidèrent à transporter le corps posé sur une simple planche de bois, qu’un drap blanc recouvrait. Tous les voisins présents s’étaient arrêtés sur leur palier afin de lui dire adieu. Doucement, les trois hommes transportèrent le corps jusqu’au véhicule. Un bras pendait en dehors du brancard de fortune, laissant couler un filet de sang qui s’écoulait de son poignet entaillé.

 -Tout sort des entrailles de la terre et est amené à y retourner un jour, murmura Mama en se signant. Souviens-toi que tu es née poussière et que tu redeviendras poussière, soupira t- elle.

Odwira s’était avancée vers l’endroit où le sang s’était écoulé et avait saisi une poignée de sable brûlant qu’elle avait lâchée aussitôt. Elle avait accompagné du regard ce drap blanc qui s’imprégnait de sang et s’était assise sur une marche dépitée. 

 

            Odwira chassa ces pensées de son esprit et referma son cahier qu’elle avait apporté avec elle. Elle se leva et se promena dans cette immense cuisine.

-Wow, s’écria t- elle ! Cette cuisine est presqu’aussi grande que ma maison et tout est si propre, on dirait que tout est neuf ici !  

Odwira caressa le plan de travail en marbre rose puis, courut de l’autre côté de la pièce ouvrir le frigidaire. 

-Et toute cette nourriture ! Continua-t-elle surprise, il y en a pour des mois entiers ! Si Mama voyait ça… » 

Odwira se dirigea ensuite vers le lave-vaisselle,

-Et cet appareil ? se demanda t- elle à quoi sert-il ? J’en ai déjà vu un dans un film, mais je ne me souviens plus à quoi ça servait ! 

Elle regarda l’électroménager et se demanda si elle réussirait un jour à manier de tels engins.  Soudain, elle entendit des pas se rapprocher et s’assit précipitamment sur un petit tabouret. Croisant les bras devant elle, Odwira ferma les yeux et fit mine de dormir. Une femme de petite taille entra dans la cuisine et déposa des paquets près de l’évier. Aussitôt, elle attrapa un tablier accroché derrière la porte et le passa. La jeune fille ouvrit un œil pour l’observer. Thérèse était très forte et marchait doucement comme si elle avait du mal à se mouvoir. La coiffe qu’elle avait posée sur sa tête laissait entrevoir de longs cheveux noirs tressés avec des mèches. Elle secoua la tête et ses grosses joues bougèrent en un mouvement flasque.

-Bonjour, dit-elle en s’adressant à Odwira, que fais-tu ici ?

Odwira frotta ses yeux comme si elle sortait d’un long sommeil et s’étira avant de s’avancer vers elle.

-J’ai été engagée par monsieur Daisque pour vous aider.

-Toi, m’aider ? demanda Thérèse en partant d’un éclat de rire, Mais tu ne peux pas m’aider ! Regardes-toi, tu es encore un enfant. C’est une blague ?

-Non madame, répondit Odwira vexée. Thérèse s’arrêta de rire et posa son poing contre sa hanche en levant les yeux au ciel.

-Je sais que je lui ai souvent répété qu’il fallait engager quelqu’un pour m’aider car j’ai trop de travail ici, mais s’il ne voulait vraiment pas le faire, il n’avait qu’à me le dire ! Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?  Ecoute, dit-elle en déballant les emplettes qu’elle venait de faire, je n’ai rien contre toi mais tu vas devoir rentrer chez toi. Ce n’est pas du tout ce que j’ai demandé à monsieur Daisque ! Non mais, maugréa-t –elle, je ne vais pas en plus m’occuper d’un enfant !

-Je sais faire beaucoup de choses, répondit Odwira en s’avançant vers Thérèse, je pourrai  vous aider à faire le ménage, à ranger et même à faire la cuisine.

-N’insiste pas ma chérie. Tiens, assieds-toi là, dit Thérèse en lui montrant un tabouret, et reste sage jusqu’à ce qu’il revienne, d’accord ?

-Oui madame. 

Thérèse finit de ranger les provisions, puis, ayant servi un verre de jus de gingembre à Odwira, elle s’assit en face d’elle.

-Où habites-tu ma fille ?

-A Yopougon

-Yopougon est une grande commune, tu n’as pas d’indication plus précise?

 -Si…je suis dans un quartier précaire, près de Yao-Sehi.

 -Moi aussi, j’ai vécu à Yopougon pendant un moment mais j’ai déménagé il y a quelques temps de cela pour aller vivre à Marcory. C’était un quartier un peu trop animé à mon goût, il y a beaucoup trop de débauche. Maintenant, je suis plus sereine je ne m’inquiètes plus pour ma fille. J’avais tout le temps peur qu’il lui arrive quelque chose avec tous ces hommes qui se promènent ivres à longueur de journée, comme si ils n’avaient rien de mieux à faire que de se souler et d’importuner les jeunes filles. Et ces prostituées qui, à peine la nuit tombée, sortent à moitié vêtue pour racoler à la rue Princesse… Ah, soupira Thérèse, je ne pouvais plus supporter cette vie-là, pour ma fille… Je suis déjà si absente, il fallait au moins que je compense ce manque en lui permettant d’évoluer dans un endroit propice à un épanouissement sain. Quel exemple ces personnes-là lui donnaient? Enfin… Veux-tu un morceau de gâteau ?  Je l’ai fait hier. 

-Oui, merci.

Odwira appréciait la façon dont Thérèse lui parlait. Elle n’usait ni de ce ton autoritaire que certains adultes aimaient prendre alors qu’ils s’adressaient aux enfants, ni de cette voix condescendante qui infantilisait. Thérèse lui parlait avec légèreté tout comme si elle était une grande personne.

Thérèse était une femme qui paraissait assez jeune de visage mais son embonpoint et sa manière de se vêtir lui donnaient un air vieillot. On lui donnait facilement une cinquantaine d’années alors qu’elle n’était en réalité âgée que de quarante-deux ans. Thérèse, elle aussi, avait fait des études, rejetée par ses parents, elle s’était battue pour aller jusqu’au baccalauréat puis était entrée dans une école d’hôtellerie. Elle n’était pas très fière des méthodes dont elle avait usé pour payer ses frais de scolarité, mais elle était une femme respectable aujourd’hui. Quand elle était tombée enceinte de son unique fille, elle avait dû arrêter ses études et se trouver un emploi. Et Claire Daisque, l’épouse de monsieur Daisque lui avait ouvert sa porte. Quinze ans plus tard, elle lui était toujours aussi reconnaissante. Elle considérait qu’elle lui devait son indépendance mais aussi son épanouissement. Grâce à elle, Thérèse avait pu élever sa fille dans de bonnes conditions et même créer un nouveau foyer.

Elles finirent de manger le gâteau tout en discutant afin de mieux se connaître. Odwira se sentait finalement très à l’aise dans cette maison et la compagnie de Thérèse la confortait dans son envie de travailler là. Elle appréciait d’autant le fait qu’elle serait enfin loin de la violence de son père. Thérèse débarrassa la table et fit la vaisselle tandis qu’Odwira essuyait les verres et les assiettes.

-Ça te dit de visiter la maison ? Allez viens, je vais t’emmener voir l’aile des employés. C’est là que  je dors lorsque je suis de service le week-end.

 

C’était une petite maison aux murs couverts de peinture ocre et recouverte d’un toit de tôles. Elle était composée d’une pièce principale assez grande mais peu éclairée, qui faisait office de salon. Trois sièges encerclaient un vieux poste téléviseur surmonté d’une vieille antenne qui servait à capter les chaînes. Un immense tapis aux couleurs bigarrées nappait le sol carrelé qu’on apercevait au pied du mur. Odwira retira ses chaussures pour ne pas le salir et les posa sur le pas de la porte. Un couloir long d’à peine deux mètres menait à deux chambres sobrement aménagées. Elles étaient similaires en tous points jusque dans la disposition des meubles. En bas d’une fenêtre aux rideaux tirés, il y avait une minuscule table en contreplaqué sur laquelle était posée une pile de livres et de bandes dessinées. Odwira s’élança dans la pièce et saisissant le volume au-dessus de la pile, elle s’assit sur le rebord d’un lit impeccablement fait.

-Tu pourras dormir dans cette chambre si tu le souhaites, dit Thérèse amusée par le naturel de la petite fille qui lui répondit en hochant la tête distraitement. Thérèse la laissa lire quelques petites minutes puis, elles repartirent visiter le reste de la maison.

-Une fois qu’on aura fini de faire le tour tu pourras revenir lire ici si tu le souhaites.

-C’est vrai? demanda Odwira les yeux pleins d’étoiles.

-Bien sûr, il n’y a rien à faire aujourd’hui alors tu peux te reposer en attendant que ton père vienne te chercher.

-Merci tantie. Mais je ne sais pas à quelle heure mon père vient me chercher ni si le fera d’ailleurs, répondit Odwira à mi-voix.

 -Il t’a laissé de l’argent pour prendre un taxi ?

-Non tantie

-Alors il viendra te chercher, ne t’inquiètes pas.

Thérèse la prit par la main et la guida dans la maison, en lui expliquant en quoi consistait son travail. Peu à peu Thérèse commençait à changer d’avis et à apprécier la compagnie d’Odwira. Elle se disait que finalement, Monsieur Daisque n’avait pas fait un si mauvais choix. Même si elle ne voyait pas réellement les tâches qu’un enfant de son âge pourrait effectuer.

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