Odwira, chapitre 1 – 1

                                  

            Quand Ibrahim rentra chez lui ce soir-là, il affichait un air satisfait qu’on ne lui connaissait pas et qui pourtant lui allait bien. On était habitué dans le quartier à le croiser la mine serrée et les lèvres pincées. Les yeux mi-clos jetant des éclairs sur tout ce sur quoi ils se posaient. Il était laid et grincheux et on en avait l’habitude. Il poussa la porte sans sonner et pénétra en sifflotant dans sa maison. Le dos et les épaules bien droits, la tête haute, il adoptait une démarche cadencée qui faisait grincer le sol fait de planches de bois pourries qui menaçaient de craquer d’un moment à l’autre. Il lança au toit fait de tôles rouillées par les intempéries, un air de défi et s’affala dans l’unique fauteuil du salon. Un rat pris de peur détala derrière le buffet déboité et des cafards grouillèrent pour se cacher dans les interstices du sol. Ibrahim se racla la gorge et passa une main sur son crâne lisse tout en reposant ses lourdes jambes sur la table basse branlante qui chuinta. Comme s’il s’agissait d’un signal, sa fille aînée accourut pour lui enlever ses chaussures et lui prendre sa vieille serviette élimée puis, elle s’engouffra dans la cuisine pour lui rapporter une bière presque aussitôt. Toute cette scène passée dans le silence le plus complet dégoutait Odwira, la benjamine, assise dans un coin de la cuisine.  La docilité de sa sœur envers cet homme qui représentait tout ce dont elle avait horreur, son dévouement et la reconnaissance secrète qu’elle lui vouait l’écœuraient. Son père régnait tel un seigneur sur son domaine. Avec dureté, sans concessions et parfois même avec cruauté. Il ramenait à peine de quoi faire vivre le foyer, la majeure partie de son salaire finissant dans la caisse d’un maquis où il avait coutume de se saouler. Cependant, il trouvait cela suffisant et Mama fournissait tous ses efforts pour orchestrer leur pauvre vie dans cet antre puant, avec les maigres revenus que lui procurait la vente de poissons au marché.

Ibrahim leva la main et, du doigt, fit signe à sa fille cadette d’approcher. Odwira se précipita à ses pieds et s’assit au sol tout en baissant timidement le front. Puis, elle redressa la tête furtivement afin de croiser le regard de son père et d’interpréter son humeur. Ibrahim avait toujours le regard fixe. Ses yeux pointaient le néant sans ciller avec une intensité troublante et une fermeté qui interdisait à quiconque de troubler sa réflexion. Dans ces moments-là, elle redoutait d’être aussi proche de lui, car à tout instant, il pouvait lui décocher un coup simplement pour se défouler. Mais ce soir-là, il y avait une étincelle au fond d’eux, et un sourire discret adoucissait les traits de son visage rond. De la tendresse même émanait de lui, contrastant avec le personnage froid et sévère qu’il était habituellement. Il tendit une main vers la tête de sa fille qu’il tapota plus qu’il ne caressa et lui tendit son verre de bière et elle but  une gorgée.

-Pour te fortifier Odwira et pour t’aider à dormir un peu plus tôt ce soir… car demain c’est une grande journée qui s’annonce.

Pour la première fois de sa vie, il lui prit la main et l’attira près de lui. Il la contempla avec une certaine fierté dans le regard puis la serra très fort dans ses bras. Odwira tressaillit. Elle se raidit puis se dégagea de cette étreinte gênante. Elle dévisagea cet homme pour lequel elle ne ressentait que de la crainte et de l’amertume et se rassit à ses pieds. Elle ne lui adressa pas la parole ni n’essaya de savoir ce qu’il pensait. Son éducation le lui imposait. Surtout se taire et attendre patiemment qu’il pose une question pour lui répondre.  

-Mama, apporte du bissap et des beignets pour ma fille, ce soir j’ai une grande annonce à faire. Appelle aussi les garçons, qu’ils entendent la bonne nouvelle sans retransmission.

On entendît l’ainée s’agiter dans la cuisine puis elle traversa la pièce avec hâte et alla chercher ses frères. Issa et Tidiane, aussi maigres l’un que l’autre, se présentèrent tremblants de peur devant leur père. Ils le saluèrent sobrement et s’assirent en lui lançant des regards apeurés. Mama se mit au milieu d’eux et les serra contre sa poitrine pour les calmer. Elle avait toujours agi envers eux comme s’ils étaient ses propres enfants. Entre les tâches ménagères, les courses en ville et le travail qu’elle avait réussi à trouver au marché, elle était débordée, mais trouvait encore le temps de prendre soin d’eux avec amour et patience tout en les protéger de ce père colérique et violent.  Mama déposa le plateau sur la table et plongea ses yeux creusés par des nuits d’insomnies dans ceux de son père. Mama racla sa gorge et attendit qu’il se décidât à parler. Ibrahim la jaugea avec dédain et, arborant une moue de dégoût, cracha par terre.

 -Les verres ne vont pas se remplir seuls, dit-il avec mépris.  

Il inspira une grande bouffée d’air et garda le silence pendant un court moment avant de reprendre un grand sourire aux lèvres:

-Oda, ma petite Oda. Je ne t’ai pas vu grandir et voilà que tu es une femme aujourd’hui. Je me souviens encore de toi dans ton uniforme à carreaux bleus et blancs, te rendant avec courage à l’école. Tu ne m’as jamais déçu au contraire, tu t’es montrée digne de ma confiance. Tu as écouté avec ferveur les conseils que je t’ai donnés et tu as fait tiennes les valeurs que je t’ai inculquées. Ta sœur et moi sommes si fiers de toi ! Et ta mère aussi, de là où elle est, te regarde et je sais qu’elle partage notre bonheur.

Il s’arrêta de parler pour essuyer ses yeux humides et descendit sa bière d’une traite avant de poursuivre.

-Ma fille, il n’y a pas que les diplômes dans la vie. Tu es déjà allée bien plus loin que la majorité des habitants de ce quartier. Tu sais lire, écrire, compter, je ne vois pas ce que l’école va t’apprendre plus. Tu as treize ans et à ton âge, il est temps de commencer à gagner un peu d’argent pour aider ta famille à vivre.

Odwira ouvrit de grands yeux et les posa sur ses mains qu’elle tordait d’angoisse. Depuis le jour où son père lui avait annoncé qu’elle ne partirait plus à l’école, elle attendait le moment, où il s’assiérait dans ce fauteuil et l’informerai de ce qu’elle ferait désormais de sa vie. Contrairement à sa sœur qui ramenait un peu d’argent à la fin du mois et s’occupait de ses frères, elle, passait ses journées assise dans la cuisine à lire et relire des leçons qu’elle connaissait déjà. Elle se doutait qu’il avait dû lui trouver une place de vendeuse dans un marché. Le suspens ne résidait que dans la nature de la marchandise qu’elle commercialiserait : probablement des poissons aux regards vitreux ou de la viande avariée. Ses journées ne seraient que des enchaînements de « bonjours » hypocrites et « mercis » exaspérés donnés derrière un étal crasseux. Son cœur s’accéléra dans sa poitrine et elle bloqua sa respiration pour le calmer. Elle resta en apnée un peu plus encore pour se punir d’être sur cette terre et à l’instant où elle se sentit prête à suffoquer, elle prit une grande bouffée d’air.

– Malgré l’intervention de ta sœur pour que je te laisse reprendre tes études, je persiste à croire que tu dois travailler. Je suis le seul à savoir ce qui est bon dans cette maison et j’estime que l’entrée en sixième est un niveau suffisant pour que tu puisses t’arrêter là. Tu as atteint l’âge de gagner ton pain à la sueur de ton front et il est hors de question que tu restes là à ne rien faire. Tous les jours je croise ton amie Fanta, derrière son étal qu’elle a positionné près de l’arrêt du bus à treize ans, elle s’en sort aussi bien que sa mère. Elle interpelle les passants et la foule se presse autour d’elle comme si elle y présentait un trésor. Vous devriez voir ça ! Les gens font la queue pour acheter ses pains fourrés à la viande ! 

Odwira éclata en sanglots et s’effondra. Aussitôt, Ibrahim s’assombrit et tapa du pied pour qu’elle cessât ses pleurs.

– Tu m’arrêtes ça tout de suite ou ça ira mal ! Je suis le chef de famille et c’est à moi que reviennent les décisions, et je ne permettrai à personne ici de les remettre en question. Je ne veux que ton bien alors calme toi et écoutes. »

 Sa voix se radoucit.

-Un ami m’a dit qu’une place de servante était vacante chez un couple d’Européens qui habite à la Riviera Golf. Non seulement tu travailleras dans de bonnes conditions mais en plus tu seras bien payée.

Dépitée, la jeune fille fit un geste pour se relever mais se rassit aussitôt en voyant le regard menaçant que lui lança son père. Ibrahim lorgna sa fille de haut en bas et demanda à Mama de faire manger les enfants. Puis, il se tourna vers Odwira de façon à être bien en face d’elle et planta ses yeux dans les siens jusqu’à ce qu’elle les baisse.

 -Ne me déçois pas Odwira sinon je te le ferai amèrement regretter. 

Un lourd silence se fit. On n’entendait que le bruit de la vaisselle que Mama posait sur la table de la cuisine. Ibrahim tapota sa bedaine d’un air ravi et ordonna à la jeune fille d’aller prendre des coupures de journaux chez le voisin de palier. Puis, ils s’assirent l’un en face de l’autre et elle lui fit la lecture.

A minuit, alors que Mama venait de finir de faire la vaisselle et de ranger le taudis, et qu’elle allait enfin reposer son corps, Ibrahim et Odwira étaient encore là.

Ibrahim n’était pas allé à l’école et de ce fait il lisait très mal. Il déchiffrait les mots avec peine et devait relire une phrase plusieurs fois avant de la comprendre. Etant employé en tant que maçon par une entreprise de construction cela ne lui posait pas de problème dans le cadre du travail. Pourtant, il avait développé un complexe d’infériorité qui le rendait irascible et aigri.  Il était devenu paranoïaque et  prenait désormais tout agissement comme une manifestation de supériorité à son égard. Sa susceptibilité s’était transformée en délire et il quittait désormais sa bicoque de briques à l’aube afin de ne pas rencontrer ses voisins.

Lorsqu’Odwira réussit son entrée en sixième comme major de sa promotion, Ibrahim se mit à l’admirer. Cependant, au lieu de l’encourager à continuer ses études, il la retira de l’école et lui somma de ne plus fréquenter les enfants de son âge, la considérant comme un être à part, différent des autres enfants. Désormais, elle devait rester à la maison et apprendre davantage pour exceller encore et toujours plus. Il se mît à haïr ses amis qui venaient certains après-midi l’inviter à jouer avec eux dans la cour. Ibrahim se persuada qu’elle était supérieur aux autres et que de ce fait, elle ne devait plus les côtoyer.

Mais Odwira les enviait. Elle les regardait à travers la fenêtre se donner rendez-vous sous le flamboyant et regrettait de ne pouvoir faire partie de leurs excursions. Elle se rappelait leurs randonnées insouciantes et les roulades dans l’herbe brûlée par le soleil de plomb. Elle regrettait le bon vieux temps où elle s’allongeait sur la terre rouge et, fixant les nuages blancs, s’imaginait une vie plus romanesque. Tout ce que son père considérait comme une souillure était pour elle un plaisir sans comparaison. En pensant faire son bien, il lui causait du tort et lui volait son enfance, en la privant des joies les plus simples.

 

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