Odwira chapitre 1-3

Odwira baissa la tête, navrée, et déplissa son tee-shirt qui s’était retroussé pendant l’effort. De loin, ils virent arriver vers eux un homme à la démarche boiteuse. Il passa à côté d’eux en les ignorant, s’abaissa devant la petite porte jouxtant le portail et, déployant son imperméable de toute son envergure pour cacher ses actes aux deux autres, il souleva une pierre et prit une clef. Puis, il ouvrit la porte et rentra sans un regard. Ibrahim, toujours impliqué dans son rôle ne dit mot. Il transpirait toujours abondamment et éloignait sa main avec vigueur du reste de son corps à la fois pour y lire l’heure et évacuer le stress accumulé. Un quart d’heure passa et la porte du petit portail s’ouvrit. Le même homme que tantôt, portant cette fois un uniforme de gardien aux couleurs jaune et bleu, les salua d’un hochement de tête et s’enquit de leur présence.

-Monsieur Ibrahim?

 -Bonjour Monsieur, répondit-il avec humeur

 -Entrez, mon patron vous attend dans le petit salon. Je vais vous y accompagner.

Disant cela, le gardien tendit la main à Odwira et avança avec elle laissant Ibrahim fermer le portail et les suivre. Ils devaient pour atteindre la maison, traverser une grande pelouse d’une dizaine de mètres très bien entretenue et pourvue de plusieurs variétés de fleurs exotiques. Ibrahim, avec son allure balourde, avait du mal à suivre et trainait d’ailleurs  volontairement l’allure afin de mieux contempler la maison et ses environs. Courtois, le gardien entama la conversation avec lui.

-Moi aussi j’étais intéressé par cette annonce, vous savez. Le salaire que Monsieur Daisque propose est très intéressant, le double du salaire que je touche en tant que gardien ! Mais bon, j’ai ma fierté, alors assistant de gouvernante je préfère laisser ça aux femmes.

-Oui, répondit Ibrahim, en forçant son rire. Laissons le ménage et la cuisine aux femmes, c’est leur rôle.

-C’est vrai, continua le gardien amusé par la réponse d’Ibrahim, il va falloir tenir le balai, secouer les marmites, faire les lits…Je voyais bien ma femme travailler ici car elle se plaint tout le temps de son travail au marché. Elle vend des fruits et des légumes. A force de porter chaque matin des kilos de mangues et de bananes sur la tête, elle ne peut plus se tenir droite et souffre du dos. Mais, quand je lui ai demandé si ça l’intéressait, elle m’a ri au nez. Je crois que toutes les anecdotes que je lui ai racontées sur Monsieur Daisque l’ont découragée. Les Blancs, elle m’a dit, c’est exigeant et en plus, ils vont vouloir que je fasse la cuisine, mais je ne sais préparer que des sauces ivoiriennes, moi. Ils vont me parler leur gros français et je ne vais rien comprendre. Et en plus, je ne sais pas lire. Alors je ne crois pas qu’ils m’engageraient. Vous voyez, elle n’a pas confiance en elle, et pourtant, je pense qu’elle ne se serait pas si mal débrouillée.

-Non, dit Ibrahim en secouant la tête. Elle a eu raison. Elle ne sait même pas faire un plat français ?! Il est plus sûr pour elle de continuer à vendre des fruits au marché. 

-Mais, et toi, continua le gardien se retournant pour faire face à Ibrahim, qu’est-ce qui t’a poussé à répondre à l’annonce de Monsieur Daisque ?

-C’est un ami qui m’a parlé de cette annonce. Dès que j’ai su que c’était un Blanc qui proposait cette place et le salaire proposé, j’ai appelé pour postuler. Tu vois, ils savent comment traiter les gens, ce n’est pas comme nos frères qui versent un maigre salaire et qui vous font travailler dès l’aurore jusqu’à minuit.

Le gardien ouvrit de grands yeux.

-Ce n’est pas comme ça partout, il y a des maisons où les employés sont bien traités.

-Et le salaire ? Renchérit Ibrahim, il est à la hauteur du travail que l’on accomplit ? Non, il ne l’est pas. Les patrons paient un salaire de misère.  Des employeurs de la trempe de monsieur Daisque, ça change une vie.

-Tu te fais des idées. Ici, chacun reste à sa place. Le patron ne te voit que lorsqu’il t’embauche et après, c’est comme si on devenait invisible. Il n’y a ni bonjour ni merci, c’est à peine s’il te détache un regard. Il faut bien faire son boulot si on veut garder sa place et surtout être discret. On doit faire partie des meubles. Le reste, on le règle avec la paie, c’est elle qui nous rétablit le statut de personne. Il va falloir de plus grandes qualités que celles de faire la cuisine si vous voulez changer de vie…et  surtout postuler ailleurs qu’ici. »

Ibrahim, piqué à vif par la réponse du gardien  s’enflamma comme une torche.

 -Comment ! S’exclama-t-il en colère. Ma fille sait faire d’autres choses que faire la cuisine ! Dis-lui Odwira ! Cite-lui tes qualités !

-Oui, répondit à mi-voix la petite fille intimidée, en accélérant le pas.

 -Mais, c’est tout ce que tu es capable de dire? Parle-lui de toi. Vante-lui tes qualités, reprit Ibrahim, étonné par la timidité de sa fille. Odwira est une très bonne cuisinière et elle ne rechigne pas à la tâche, bien loin de là! Je la trouve même maniaque parfois. Et c’est une fille instruite, elle passe tout son temps libre à lire et à apprendre. Elle a de la mémoire cette petite, elle est très intelligente.

A ces mots, le gardien ralentit le pas et tout comme si la main d’Odwira pesait soudainement très lourd, il la lâcha. Il attendit d’être au même niveau qu’Ibrahim et le bloqua de sorte qu’Odwira soit assez loin d’eux pour ne pas entendre leurs chuchotements.

-Je ne veux pas me mêler de ce qui ne me regarde pas…Mais c’est pour elle que vous êtes venu?

-Oui! Répondit Ibrahim en bombant le torse. Sourcils froncés, ses yeux lançaient des éclairs.

-Une petite fille de cet âge-là!? S’exclama le gardien, ne revenant pas de sa surprise. Elle est bien trop jeune pour venir jouer à la bonne ici, voyons ! Regarde la taille de la maison, imagine tout le travail que ta fille devra faire, elle ne pourra pas l’accomplir, c’est trop fatiguant. Et puis, soupira-t-il, ce n’est pas sa place ici, mais sur les bancs de l’école.

-Au village, les enfants commencent à travailler très jeunes. A peine âgé de dix ans les garçons manient la daba comme leurs aînés, alors je ne comprends pas pourquoi faire le ménage l’épuiserait plus que de travailler dans un champ.

-Mais, nous ne sommes pas au village !

 -Et alors ? Tu peux me dire ce que ça change ? Renchérit Ibrahim, perdant son calme. Rien du tout et je ne te demande pas ton avis. Que j’ai envie que ma fille vende des bouteilles d’arachides au bord de la route ou que je préfère qu’elle soit au service de quelqu’un ne te regarde pas ! De quoi tu te mêles ? 

-Ah, commença le gardien en dévisageant Odwira de loin, elle est tellement frêle…elle a l’air si fragile…

 -Je ne t’ai pas demandé ton avis, coupa Ibrahim, perdant son sang-froid. Ton patron nous attend, il va nous recevoir, alors allons-y! Le mot de la fin lui appartient. 

Ivre de colère Ibrahim n’attendit pas le gardien. Il le laissa planté au milieu du jardin et rejoignit sa fille qui l’attendait sur le perron. Il entra dans la maison et se dirigea vers la première porte ouverte et s’assit dans le salon.

-Mais pour qui il se prend, celui-là ? Vociféra-t-il agacé, et toi là, dit-il en s’adressant à sa fille, assieds-toi au lieu de rester debout comme une imbécile.

 

Monsieur Daisque entra précipitamment dans le salon et serra vigoureusement la main d’Ibrahim. C’était un homme de grande taille aux épaules larges, assez impressionnant. Il portait un costume sombre et une cravate noire à pois gris qui lui donnaient un air strict. Ses cheveux qu’il gardait longs malgré une calvitie assez prononcée au milieu du crâne, étaient soigneusement coiffés en arrière. Monsieur Daisque était un homme d’un certain âge à en juger par ses cheveux poivre et sel et son visage marqué par de profondes rides.  Ses yeux cerclés de cernes sombres laissaient penser qu’il s’était couché très tard la veille.

-Je n’ai pas beaucoup de temps, alors nous allons faire vite. C’est votre fille qui vient proposer ses services, c’est ça?

-Oui, monsieur, répondit Ibrahim avec un large sourire.

-Comment s’appelle t- elle ?

-Odwira monsieur.

-Et quel âge a-t-elle ? Elle a l’air plutôt jeune, non ?

-Elle à seize ans monsieur, dans notre famille nous faisons tous plus jeune que notre âge.

– Seize ans… Répéta monsieur Daisque, songeur. Il joua un instant avec son alliance l’air absent et adressa un sourire à Odwira. Alors, il lui demanda de se lever et la tourna sur elle-même. Puis, il s’assit en face d’Ibrahim et lui fit signe d’en faire autant.

-Bien, dit monsieur Daisque, et Odwira est prête à travailler dur tous les jours ?

-Oui monsieur, répondit Ibrahim.

-Je ne suis pas quelqu’un de pointilleux vous savez. Si votre fille est travailleuse et  honnête, alors il n’y a pas de problème, je l’engage. Mais elle devra faire son travail correctement, je ne supporte pas les choses mal faites.

 -Elle ne vous décevra pas monsieur, ma fille, en plus d’être une bonne ménagère, fait très bien la cuisine. Et puis, elle sait lire et écrire, elle connait beaucoup de choses.

Monsieur Daisque hocha de la tête et demanda à Ibrahim de le suivre dans une pièce adjacente. Ibrahim laissa la porte entrouverte et les deux hommes se mirent à discuter à mi-voix. Au bout d’un quart d’heure, Ibrahim sortit de la pièce en rangeant une petite enveloppe dans sa poche. Il épongea nerveusement son front dégoulinant de sueur et s’approcha de sa fille.

 -Odwira, tu commences à travailler aujourd’hui.  Puis, il  l’embrassa sur le front et sortit de la maison, la laissant seule avec Monsieur Daisque.

 

Pour ne pas avoir à discuter trop longtemps, monsieur Daisque avait commencé en annonçant le salaire que gagnerait Odwira. Puis, il avait fixé les tâches auxquelles la jeune fille serait affectée. En entendant ce qu’elle gagnerait, Ibrahim avait tressailli. Cela n’avait rien à voir avec son maigre salaire de maçon. Il se mit même à envisager une retraite anticipée, pour reposer son corps épuisé par l’alcool et les excès.

Monsieur Daisque avait établi les choses clairement. Le travail d’Odwira consisterait à aider la bonne et la soulager lorsqu’elle serait surchargée par les tâches. Odwira vivrait sur place et ne rentrerait chez elle que le week-end pour éviter de trop grandes dépenses. Cependant, si elle tenait malgré tout à rentrer chez elle, elle le déduirait de sa paie.  Ibrahim avait rejeté cette suggestion, trop content d’avoir une bouche en moins à nourrir et s’était empressé d’accepter l’offre.

-Bien, dit Monsieur Daisque, en tenant le menton de la jeune fille entre son pouce et son index. Tu vas attendre sagement Thérèse dans la cuisine. Quand elle sera là, elle te fera visiter la maison et te dira ce que tu as à faire. »

Odwira acquiesça et s’assit dans un coin de la cuisine. Mais progressivement, elle sentit la solitude et la peur l’envahir. Tout en se recroquevillant sur elle, elle se mit à chantonner pour éloigner ce sentiment désagréable qu’elle ressentait.

 

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