L’homme qui répare les femmes, Colette Braeckman

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Cela se passe à côté de nous, et pourtant peu de gens le savent, beaucoup n’y prêtent pas attention. Un drame humanitaire qui se joue en Afrique Centrale, en République Démocratique du Congo et dont on n’entend parler que sporadiquement. 
Les histoires sont tragiques, elles se tissent inextricablement sur un fond de misère et de famine engendrées par des guerres. Combats répétitifs qui ont transformé les pères en bêtes sanguinaires, les fils en monstres endoctrinés, shootés, accros aux drogues et à l’hémoglobine. Les batailles ne font plus hurler les armes mais les corps. Elles se livrent dans les chairs que l’on entaille, dans les âmes que l’on traumatise. Tout se joue dans les vulves que l’on pénètre violemment, dans les bassins que l’on fracasse, dans cette intimité que l’on dévaste et qu’on cherche à détruire afin de mieux manifester sa déshumanisation.
Féroces, ces soldats de l’enfer ont besoin de décimer un peuple qui ne peut que subir. De nier des femmes qui auraient pu engendrer leurs existences, des fillettes qui représentent un avenir dont ils sont privés. Leur vision est entravée par un bandeau éclaboussé de sang. Ces bourreaux s’enfoncent dans la folie et agrippent des utérus qu’ils déchirent dans leur chute. Est-ce normal que cela paraisse irréel? Mon esprit pour se protéger à besoin de croire que cela est tiré de l’imagination perverse d’un scénariste odieux, qui ne recule devant aucune horreur pour choquer et effrayer.
Et pourtant cela se passe quotidiennement. Là, au Congo, dans le sein de mon Afrique et on n’ose à peine en parler… La vie n’est pas fauchée, elle est bafouée, déchirée. Elle est sujette à des provocations, elle est mutilée puis abandonnée. Pourquoi ce désir de laisser des séquelles, de punir? Ce livre m’a ouvert les yeux sur un drame humanitaire et après l’avoir fermé je suis mal à l’aise. Évidemment les enjeux politiques et économiques ont toujours motivé les guerres pour lesquelles sont manipulés guerriers rebelles et militaires. Mais j’ai toujours pensé que les populations décimées n’étaient que des victimes collatérales. Or, ici, il s’agit bien d’affaiblir une population sur des générations et de traumatiser un peuple. Je vois des générations abîmées. Des enfants issus de viols sans avenir car, tandis que leur communauté les rejette, peu de structures les accueillent. D’une guerre à une autre, d’une rébellion à l’autre, les femmes ont été les premières victimes d’exactions qui ont des conséquences dramatiques. 
Qu’advient-il des katogo? Ces enfants soldats sont livrés à eux-même la plupart du temps, sans suivi psychologique ni opportunité de réinsertion. Et que faire pour aider ces hommes exploités dans des mines de cobalt sous la menace de groupes rebelles, exténués par un travail dont ils ne tirent aucun fruit? Et comment soutenir ces femmes qui essayent tant bien que mal de se reconstruire tandis que certaines essuient des viols répétitifs…?
Le combat du docteur Mukwege, soutenu par sa famille, aidé par des collègues et des sympathisants m’a émue. Le parcours de cet homme est bouleversant. Quelle force a t-il accumulée en lui pour affronter cette réalité effroyable? Je suis admirative et stupéfaite quand je vois tout ce à quoi il a échappé. La main de Dieu l’a assurément guidé et protégé car il a réchappé à bon nombre de tentatives de meurtre et résisté aux intimidations. Ce héros, car je ne vois pas quel mot le définirait mieux que ce dernier, est un homme de conviction et de foi. Docteur mais aussi pasteur, il soigne la chair et l’âme. À l’hôpital de Panzi, il accueille des femmes victimes de violences sexuelles, qui ont souvent parcouru de très nombreux kilomètres à pied. Il offre aux patientes des soins mais aussi une écoute pour leur permettre d’exprimer ce qu’elles ressentent. Les aider à parler de ce qu’elles ont subi est un premier pas vers la guérison. Le docteur Mukwege forme aussi de nombreux médecins. Il transmet son savoir afin que davantage de médecins qualifiés puissent prendre en charge les victimes dans un rayon plus large, grâce notamment à mise en place de cliniques mobiles. 
Grâce aux financements dont il a pu bénéficier, il a érigé les maisons Dorcas qui accueillent les femmes les plus vulnérables ainsi que leurs enfants. Hébergées pour un trimestre, elles bénéficient de soins mais aussi d’un accompagnement afin de pouvoir, une fois sur pied, se prendre en main. 
Après avoir achevé un tel livre, on est moins enclin à s’apitoyer sur son sort. On relativise beaucoup, on prend du recul sur ses soucis du quotidien. On est reconnaissant de ce que l’on a. En 2016 à l’heure où j’écris, des drames humanitaires se déroulent en chaîne et je me sens impuissante. Les terres épongent le sang et les mers crachent des cadavres, comme une malédiction.
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