âKigali, dimanche 18 mars 2018
Lawurensiya, notre dernier appel m’a troublĂ©e. Laisse-moi Ă©vacuer un doute avant de dĂ©marrer la narration de mon sĂ©jour stambouliote. Pourtant, dans mes lettres, c’est Ă©vident, non? J’essaye de me dĂ©sembourber de mon chagrin. Vincent et des vagins Ă©clatants Ă©clatĂ©s des Tatas, J’essaye d’interprĂ©ter la victoire rampante du gĂ©nocide.
Cette chose sans lieu, qui a eu lieu,
Arrimée, telle une inscription, indiscernable, Dans les corps-objets, profanés.
J’essaye d’interprĂ©ter la victoire rampante du gĂ©nocide derriĂšre la survie.
Je veux dire, derriĂšre l’apparence d’avoir refait corps avec son histoire,
Je veux dire, de s’ĂȘtre extrait du passĂ© dĂ©composĂ©.
DerriĂšre la survie,
Je veux dire, derriĂšre la rĂ©habilitation dans un linceul social cousu de relations, d’amis, d’un travail et d’activitĂ©s.â
Erika Ă©crit pour exorciser la douleur et le mal qui imprĂšgnent tout son ĂȘtre depuis le gĂ©nocide tutsi. Elle Ă©crit aussi pour oublier Vincent, le mĂąle quâelle a dans la peau. Lui aussi habitĂ© par des blessures quâil ne sait pas panser. Ils ont en commun de porter encore en eux les souvenirs du dĂ©ferlement de tueries de 1994 qui les accablent et quâils nâarrivent pas Ă oublier, malgrĂ© les injonctions Ă passer Ă autre chose.
Dans ce roman Ă©pistolaire Erika se livre Ă Lawrence, sa soeur, dont elle est loin depuis quâelle revenue vivre Ă Kigali et nous plongeons dans ce quâelle a de plus intime.
On y rencontre la violence dâun passĂ© sanglant qui la retient captive, comme tant dâautres. La souffrance, encore profonde, lâanime tout comme la rĂ©surgence des souvenirs du tragique assassinat de ses tantes, abusĂ©es et torturĂ©es en public parce quâelles Ă©taient Tutsis. On y ressent la douleur de ceux qui nâont pas pu protĂ©ger les leurs, dĂ©munis face au dĂ©chaĂźnement de violence qui sâest abattu sur le Rwanda. Et on constate que ceux qui ont survĂ©cu portent en eux un vide difficile Ă combler. Le pays aux mille collines sâest reconstruit, mais beaucoup de survivants restent brisĂ©s Ă lâintĂ©rieur, malgrĂ© tous les efforts dĂ©ployĂ©s.
GĂ©nocidaires, violeurs et victimes cohabitent, mais la rĂ©alitĂ© humaine demeure : on ne tourne pas la page dâĂ©vĂ©nements aussi tragiques comme sâil sâagissait dâun simple livre. Pour autant, Erika connaĂźt des instants de joie, elle aime la vie, et ce roman permet dâapprocher cette rĂ©alitĂ© complexe Ă travers un style incisif, mais souvent poĂ©tique, offrant ainsi un autre regard sur la vie aprĂšs 1994.